La charte de franchise de la ville de Delle

L'empereur Charles et l'archiduc Rodolphe (crédits images dans l'article)

Par LISA
Ce précieux document, la charte de franchise accordée par Rodolphe archiduc d'Autriche à la ville de Delle en 1358, est parvenu, certes avec quelques dommages, à traverser les siècles jusqu'à nous, contrairement à son équivalent belfortain dont l'original a été perdu.

Longtemps conservé aux archives communales de Delle, il est à présent déposé aux archives départementales, sous la cote 33 E-dépôt AA1/1.

Rédigé en allemand, son accès est facilité par une traduction en français datant de 1540 (33 E-dépôt AA1/9).
En réalité cette traduction n'a pas été réalisée directement à partir du "vrai original" de 1358 (qui est bien, tout le porte à croire, le document AA1/1), mais, comme il est précisé à la dernière page, d'une copie du 28 décembre 1486 "en langues germaniques et latines", à la demande de messire Guillaume de Ribaupierre, bailli et lieutenant général d'Alsace.

Cette traduction en français, la plus ancienne dont nous disposons, est la base essentielle de notre étude. Dans quelques cas, lorsqu'elle était peu intelligible, nous sommes revenus au texte original ou à la version latine (cf. Conclusion).

Nous verrons que cette charte de franchise diffère totalement de l'acte belfortain.


Les chartes du moyen-âge, dans le monde occidental, ont des structures toutes apparentées. Celle-ci comporte une requête de ratification, du fait que son auteur n'a pas une souveraineté pleine sur ses sujets, car l'empereur est le souverain suprême. Cette requête, ou supplique, figure dans l'introduction du document et est reprise et détaillée dans sa conclusion.

La charte peut être décomposée ainsi :

  • adresse et suscription, solennelles, où l'auteur se présente et désigne le destinataire de l'acte,
  • préambule, constitué de considérations morales et formelles ; supplique et exposé des buts de la charte,
  • dispositif détaillant les mesures mises en place (46 articles),
  • reprise et développement de la supplique de ratification.

L'original devait comporter initialement le sceau de l'archiduc, mais sa partie inférieure étant particulièrement endommagée, cet "instrument de validation" n'a pas résisté au temps.


AA1/1 (1358)
Original de la charte, rédigé à Rheinfelden.

AA1/4 (1595)
Copie en allemand.

AA1/9 (1540)
Traduction en français, rédigée à Delle.
Traduction d'un acte de 1364.
Mentions du notaire.

En bleu, documents conservés
1. Texte

La charte originale est écrite d'un seul tenant ; la traduction de 1540 détache des paragraphes ; nous avons de plus numéroté les articles du dispositif, comme sur la copie de 1666 (voir Conclusion).
Cette traduction fut réalisée par Jean Soder, prévôt, à la demande des maître bourgeois et conseil de la ville. Soder est le seul à signer.

1-1. Adresse et suscription
À tres hault tres illustre puissant prince et seigneur
sire Charles par la grace de dieu Empereur des Romains, tousjours auguste, Roy
de Boheme nostre tres honnorez redoubtez prince et seigneur. Nous Ruedolff, par la grace de
dieu duc d'Austrice (1), de Steir (2), de Kerneten (3), seigneur de Crayn (4), de la Marcque (5), de
Portenow (6), conte de Hapschbourg (7), de Ferrette (8), de Kiburg (9), marquis de Bourgouw (10)
et landtgrave en la superieure Haulssey (11), mandons nostre service en debve reverance
et humilité, en bonne prompté et fidele volunté.
À très haut, très illustre et puissant prince et seigneur
sire Charles, par la grâce de dieu Empereur des Romains, toujours auguste, roi
de Bohème, notre très honoré et redouté prince et seigneur. Nous, Rodolphe, par la grâce de
dieu duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie, seigneur de Carniole, de la Marche Windique, de
Pordenone, comte de Habsbourg, de Ferrette, de Kibourg, marquis de Burgau
et landgrave de Haute Alsace, adressons notre hommage en toute révérence
et humilité, toute disponibilité et fidèle volonté.


Voir ci dessous les commentaires sur ces protagonistes, et sur les premiers Habsbourg et leurs possessions, auxquelles renvoient les numéros ci-dessus.

1-2. Préambule, exposé et supplique
Pource qu'avons en singuliere affection ensuyvre les tresses et vestigiez de feurent
tresexellente memoire noz predecesseurs princes et seigneurs desdictz avant nommez
terres et pays, lesquelz, de leur begnynité, clemence et vertus innaye, avoient de
costume avoir leurs subjectz en bonne recommandation, les gardez et maintenir en bonne
paix, union, concorde et tranquilitez, iceulx preservez de force et violance à l'encontre
de leurs ennemis et des nostres, desiderant l'augmentation de nosdictz subjectz,
mesme pour le prouffit et utilitez d'iceulx. Nous, comme imitateur et sectateur de
vraye noblesse et vertu, avons (parmy et moyennant l'aide et faveur de vostre
sacrée majesté imperiale) donnée, cédé, conferer et ouctrouyer de grace especiale
à noz aymez et feaulx les bourgeoys, manans et habitans de nostre ville de Dele
les previlaiges, franchises, libertez, preemynences, bonnes et laudables costumes
suigantes, par condition et maniere que iceulx nosdictz bourgeois et leurs
successeurs puissent et doigent à parpetuité ioyr et user d'icelles franchises et
libertez à l'encontre de tous, fors et reservez à l'encontre de nous et noz hoirs,
car nostre voulloir n'est estre soubmis à icelles franchises et libertez, ains
entendons, comme de droict et raison, estre preferez à icelles. Et pour aultant
que vostre sacrée
maiesté imperiale est la vraye source et fontaine de
laquelle tous droictz, tant dyvins que humains, procedent, et que de vostre
accostumée clemence et begnynité, conservez de vostre auctorité imperiale toutes
bonnes et laudables costumes en leurs bon et deu effect, prions et
requerons à icelle vostre imperiale maiesté que, suyvant vostre begnynité
et clemence infinie, pour la conservacion du bien publicque, augmentacion
de bonne police, et même pour la tuicion, garde et manutencion des bons
et loyaulx subiectz et corection des malvais et nuysans, il plaise à icelle
vostre maiesté coroborer, ratiffier, approuver de vostre auctorité imperiale
icelles franchises et libertez, lesquelles avons ceder et ouctrouyer à
nosdictz bourgeoys et à leurs successeurs à parpetuité, en la maniere
suigante.
Comme nous affectionnons singulièrement de suivre les traces et exemples (1) de feus
d'excellentes mémoires nos prédécesseurs les ducs (2) et seigneurs des susdits
territoires et pays, lesquels, par leurs bonté, clémence et vertus innées, avaient
coutume de tenir leurs sujets en bonne considération, les garder et maintenir en bonne
paix, union, concorde et tranquillité, les empêcher d'exercer force et violence à l'encontre
de leurs ennemis et des nôtres, car nous désirons l'augmentation du nombre de nos sujets,
et aussi pour leurs propres profit et utilité. Nous, disciples de
vraie noblesse et vertu, avons (moyennant l'aide et faveur de votre
majesté impériale sacrée) donné, cédé, conféré et octroyé par grâce spéciale
à nos bien aimés et fidèles bourgeois, manants et habitants de notre ville de Delle,
les privilèges, franchises, libertés et avantages, bonnes et louables coutumes
suivantes, de manière que nos-dits bourgeois et leurs
successeurs puissent et doivent à perpétuité jouir et user desdites franchises et
libertés à l'encontre de tous, hormis à l'encontre de nous-même et nos hoirs,
car notre bon vouloir est de ne pas être soumis à ces franchises et libertés,
par droit et par raison (3). Et comme
votre majesté impériale sacrée est la vraie source et fontaine de
laquelle tous droits, autant divins qu'humains, procèdent, et que, par vos
clémence et bonté accoutumées, vous êtes le garant, par votre autorité impériale, de toutes
les bonnes et louables coutumes, de leurs bonnes et légitimes applications, nous prions et
requérons votre impériale majesté que, suivant votre bonté
et clémence infinies, pour la conservation du bien public, le progrès
d'une bonne administration, et pour la défense, la garde et la protection des bons
et loyaux sujets, et la correction des mauvais, il plaise à
votre majesté de corroborer, ratifier, et approuver de votre autorité impériale
ces franchises et libertés, que nous avons cédées et octroyées à
nos-dits bourgeois et à leurs successeurs à perpétuité, en la manière
suivante.


La phrase désignant les bénéficiaires de la franchise, soulignée ci dessus comme dans la copie, provient de ceci, dans l'acte original :



... unsern lieben getruwen den purgern gemeinlichen unserr statt ze Tattenriet ...
1-3. Dispositif (46 articles)
1 Premiere(me)nt.
Sy aulcungz commect et perpetre homycide en la ville ou finaige dudict
Dele, icelluy doibt estre decapité, et ou cas que le delinquant, ayant
perpetrée ledict homicide evade et absente le lieu, sa maison (de laquelle
il est bourgeoys, ensemble de tous ses biens qu'il aura oudict finaige
doibvent estre mis en noz mains, et ne doibt icelluy delinquant jamais à
perpetuité rentrer en nostre ville.
Premièrement.
Quiconque commet et perpètre un homicide en la ville ou finage dudit
Delle doit être décapité, et au cas où le délinquant coupable de
cet homicide s'évade de la ville, sa maison (pour laquelle
il est bourgeois), de même que tous les biens qu'il  possède audit finage
doivent nous être remis, et ledit délinquant sera
définitivement banni de notre ville.
2 Sy aulcungz estant suspect dudict homicide comparissoit devant
iustice pour soy excuser et purger du cas, icelluy doibt estre absoulz de
l'impeticion et demande, sy en tant qu'il ne soit convaincu par combat
estre culpable de ce que luy seroit imputé.
Quiconque, étant suspect dudit homicide, comparaîtrait devant
justice pour s'en excuser, dans ce cas, doit être absout de
l'accusation, sauf s'il est convaincu de culpabilité par
combat (art. 42).
3 Après que aulcung homicide sera commis ès fin et finaige dudict Dele
comme dessus, en quelque temps que ce soit, la cause estre venue à notice
et en plainte, les cloiches doibvent incontinant estre sonnées ; puis doibt
estre cité le delinquant ainsy que de costume, et doibt le prevost faire
à iuger le cas selon la sentence des bourgeoys.
Après qu'un homicide sera commis sur le finage dudit Delle,
comme ci-dessus, en tout temps, dés que la cause sera connue
et aura fait l'objet d'une plainte, les cloches devront être sonnées ; puis devra
être cité le nom du délinquant, comme de coutume, et le prévôt devra le faire
juger par la justice des bourgeois.
4 Quilconques baillera ayde et faveur à ung delinquant qu'il
aura perpetrée ung homicide, pour evader fuyr ou soy absenter, sy en
tant qu'il soit convaincu du cas par combat, icelluy doibt estre pugnir et
chastier de l'execution que ledict delinquant auroit merité.
Quiconque fournira aide et soutien à un délinquant qui
aura perpétré un homicide, pour s'évader ou quitter la ville, si celui-ci
est convaincu de son crime par combat, celui-là doit être puni et
châtié de la peine que ledit délinquant aurait méritée.
5 Ung bourgeoy qu'il sera cité ou adiourné à l'intance d'ung aultre
pour donné son tesmoingnage, icelluy sera tenu comparoir devant iustice
et bailler son tesmoingnage, ou prester le serment non rien scavoir de

la matiere et sy mect reffus sera tenu à desdommaiger celluy que
entendoit faire sa preuve par luy de tous fraiz et despens que a ceste
cause luy pourroit survenir.
Un bourgeois cité ou convoqué à l'instance d'un autre bourgeois
pour témoigner sera tenu de comparaître devant la justice
et donner son témoignage, ou prêter le serment de ne rien savoir
de l'affaire, et s'il refuse de le faire, il sera tenu de dédommager celui qui
entendait apporter une preuve par lui de tous frais et dépens dont il
pourrait être chargé.
6 Quilconques desdictz bourgeoys dira parolles injurieuses à ung
aultre sera tenu payer à celluy que sera injurier dix solz, au iuge
dix et à la ville dix.
Tout bourgeois qui proférera des injures à un
autre bourgeois sera tenu de payer à la victime 10 sols, au juge
10 sols, et à la ville 10 sols.
7 Si aulcungz discord ou dissession se esmeuvoit entre lesdictz bourgeoys,
le seigneur, la ville ou le iuge, ne doibvent contraindre ou persuader personne
en faire plaintifz ou doleance, ne aussy ne la doibvent faire ledict seigneur ny
le iuge, mais se le plaintifz se fait premier audict seigneur ou au iuge, ilz peuvent
bien testiffier que le plaintifz leur soit estée faict sans le raport d'aultruy.
Si un désaccord se manifeste entre lesdits bourgeois,
le seigneur, la ville ou le juge, on ne doit contraindre ou persuader personne
de déposer une plainte, et le seigneur ou le juge ne doivent pas la déposer,
mais si la plainte est déposée devant le seigneur ou le juge, celui-ci pourra
attester qu'elle a été faite sans témoignage d'un tiers. (4)
8 Nunlz paysant doibt bailler tesmoingnaige à l'encontre d'ung bourgeoy synon
l'ung desdictz bourgeoy contre l'aultre.
Nul paysan ne doit témoigner à l'encontre d'un bourgeois, mais seulement
un bourgeois contre un autre bourgeois.
9 Toutes causes et querelles se peuvent prouver par deulx bourgeoys de
bon fame et renommé, sy en tant qu'ilz l'ayent veu oyé et entenduz l'affaire
dont ilz doibvent bailler leur tesmoingnaige.
Une preuve peut être établie par le témoignage de deux bourgeois de
bonnes réputations et renommées, si tant est qu'ils aient connaissance de l'affaire
sur laquelle porte leur témoignage.
10 Sy, en baillant aulcunes sentences lesdictz bourgeois estoient de diverses
opinions, ilz peuvent consulter la matiere aux aultres villes circumvoisines
joyssant de semblables droictz et costumes, où se peult determiner la cause
selon les droictz et costumes de Colompgne, sy ainsi plaist esdictz bourgeoys,
et celluy qu'il sera condampner sera tenu à reffondre à l'aultre partie de
tous fraiz et despens faiz à la poursuite.
Si, dans leur jugement, les bourgeois [formant le conseil de la ville] étaient d'avis divergents,
ils peuvent soumettre la question aux autres villes voisines
jouissant de droits et coutumes semblables, où l'affaire puisse être résolue
selon le droit et la coutume de Cologne (5), si toutefois lesdits bourgeois le souhaitent.
Et celui qui sera condamné sera tenu de rembourser l'autre partie de
tous frais et dépens.
11 Ung chascun bourgeoys dudict Dele peult vendre, donner, aliener et distribuer
de ses biens durant la vie de sa femme, mais après le trespas d'icelle, moyennant
qu'elle laisse aulcungz enffants que le pourroit faire, mesme ce qu'est de propre
heritaiges et franc aloux, sy ce n'est par le voulloir et consentement desdictz
enffans, sy en tant qu'ilz l'aient l'aige competant, moingz aura il la licence
et faculté de ce faire sy se remarie avec une aultre.
Tout bourgeois dudit Delle peut vendre, donner, aliéner et distribuer
ses biens durant la vie de sa femme, mais après le trépas de celle-ci, si
elle a eu des enfants qui pourraient le faire, et ce même pour ce qui est de ses propres
héritages et francs alleux, il ne le pourra qu'avec le consentement desdits
enfants, s'ils sont majeurs, et il n'aura pas (6) la possibilité
de ce faire s'il se remarie.
12 Sy aulcungz bourgeoys alloit furieusement en la maison et habitacion
d'ung aultre, le vuillant ouctraiger, et luy advient aulcung inconveniant
en icelle, ne sera tenu respondre en iustice de ce que luy seroit inferer.
Si un bourgeois pénètre furieusement en la maison et habitation
d'un autre, voulant lui faire violence, et s'il lui advient quelque dommage que ce soit
en celle-ci, personne ne sera tenu de répondre de ce qu'il aura subi.
13 Nunlz bourgeois ne sera tenu de faire ung combat avec ung estranger sy
ce n'est par son voulloir et plaisir.
Nul bourgeois ne sera tenu d'affronter en duel (art. 42) un étranger si
ce n'est de son bon vouloir et agrément.
14 Quilconques desdictz bourgeois poursuyvroit ung aultre que par devant son
iuge et iurisdiction ordinaire sera tenu à desdommaiger le deffendeur de son
interest, et avec ce payer une esmende à nostredict iuge, et sy ledict
poursuyvant procuroit par effect la prinse ou caption de son corps, icelluy
auroit incourru nostre indignacion (8).
Si un bourgeois en poursuit un autre devant un juge autre que le
sien, tous les dommages qu'en subit le défendeur devront lui être
remboursés par le requérant, et en outre celui-ci sera redevable
d'une amende à son juge. Et si cela conduit à la capture du défendeur, le
requérant aura "perdu notre grâce".
15 Le cas advenant que ung bourgeoy fust blesser ou chasser en fuyte
par ung paysant, estre notiffier l'affaire à nostre iuge, sera icelluy iuge
tenu mander et ordonner audict paysant faire composition avec ledict
bourgeoy, et ou cas que ledict paysant y mecte reffus, et depuis soy
trouver ou apprehendir en ladicte ville, ce qui luy sera inferer par
ledict bourgeoy, icellui bourgeoy n'en sera tenu à nulle esmende.
Au cas où un bourgeois serait blessé ou chassé
par un paysan, si l'affaire est notifiée à notre juge, celui-ci
devra ordonner audit paysan de composer avec ledit
bourgeois ; et si ledit paysan refuse, et est ensuite
appréhendé en ladite ville, quoique qu'il ait subi de la part
dudit bourgeois, ce dernier ne sera tenu à aucune amende.
16 Item avons promis et promettons à nosdictz bourgeoys non estably
aulcungz prevost, sy n'est bourgeoy et residant en ladite ville.
Item avons promis et promettons de n'établir
aucun prévôt qui ne sera bourgeois et résidant en ladite ville.
17 Item pourront iceulx nosdictz bourgeoys recepvoir en notredicte ville
toutes manieres de gens qu'ilz vouldront faire residance en icelle, et sy
aulcungz d'iceulx estoient de mainmorte et serve condicion et ne sont
requesté par le seigneur deans ung an prouchain, doivent demeurer
francs et combourgeoys, mais sy le seigneur requeste sondict homme avant 
ledict terme, et qu'il le puisse verifier par deux hommes de bien, prouchain
lignaigiers de celluy son homme, en icelluy cas ne doibt estre detenu,
ains le doibvent laissez à pleisir dudict seigneur.
Item, nos-dits bourgeois pourront recevoir en notre-dite ville
toutes sortes de gens qui voudront faire leur résidence en celle-ci ; et si
l'un d'eux est mainmortable et de condition serve, s'il n'est pas
requis par son seigneur dans un délai d'un an, ils pourra demeurer
franc et bourgeois ; mais si son seigneur le recherche avant
ledit terme, et peut faire établir son identité par deux hommes de bien, proches
parents de l'homme, celui-ci ne devra pas être retenu en la ville,
et on laissera son seigneur disposer de lui.
18 Quilconques desdictz bourgeoys aura aulcungz bien riere luy
et en sa puissance l'espace d'ung an et ung iour, n'en doibt estre poursuit
quant adce par nully, sy en tant que celluy que luy voudroit quereller
lesdictz biens est ou pays.
Tout bourgeois qui détiendra un bien
pendant un an et un jour ne pourra être poursuivi
pour cela par quiconque, même s'il se trouve un poursuivant
résidant au pays durant cette période.
19 Item ouctoyons à nosdictz bourgeoys de grace especiale estre exempt de
toutes iustices, fors que de la iustice dudict Delle, par devant nostre
iuge d'illec, sy ce n'est pour cause de mariage, usure, impignoration ou
gaigement
Item octroyons à nos bourgeois, de grâce spéciale, d'être exempts de
toute justice, hormis celle de la justice dudit Delle, par devant notre
juge de ce lieu, si ce n'est pour cause de mariage, d'usure, d'engagement ou de
mise en garantie.
20 Quilconques desdictz bourgeoys fera tumber ung aultre ou
qu'il le poursuive furieusement à main armé, ou sy aulcung d'iceulx mect
la main à ung aultre pour le prandre ou procure par effect son emprisonnement
ou rigoureusement le serche en sa maison, aura incourru nostre indignacion
et fera contre nostre volonté.
Si un bourgeois fait tomber un autre bourgeois, ou
s'il le poursuit à main armée, ou si l'un d'eux porte
la main sur un autre pour s'emparer de lui ou provoquer son emprisonnement,
ou le recherche en sa maison, il aura "perdu notre grâce"
en agissant contre notre volonté.
21 Sy aulcungz de nosdictz bourgeoys frappe ou tire par les cheveulx ung
paysant en nostredicte ville de Dele, sera tenu à l'esmende de troys solz
baloys.
Si un des bourgeois frappe ou tire par les cheveux un
paysan en notre-dite ville de Delle, il sera tenu à une amende de trois sols
bâlois.
22 Sy aulcungz habitans en nostredicte ville fait aulcungz bruit, alarmes
ou esmotion en icelle à main armée, et en furent que per ce soit contrainct
soy retirer ainsy armer vers ses amys, aura incourru nostre indignation.
Quiconque entre dans notre-dite ville en armes, provoque du chahut, des troubles
ou du désordre et rencontre 
ses amis ainsi armé "perdra notre grâce".(7)
23 Quilconques desdictz manans invahy ou poursuyt à main armée ung
aultre, et il le frappe, aura incourru nostre indignation, et sy ne le
frappe, il l'aura commis et perpetrée une esmende.
Si un desdits manants s'introduit chez un autre ou le poursuit avec une arme,
et le frappe, il "perdra notre grâce", et si il ne le
frappe pas, il encourra une amende.
24 Sy ung paysant ou estrangier poursuit l'ung de nosdictz bourgeoys pour
aulcune debte par iustice, et icelluy bourgeoy confesse le debt, icelluy
paysant et demandeur doibt differer son action par nostredict iuge
quatorze iours, après lesquelz estre expirer le debteur payera à nostredict
iuge trois solz d'esmende, et ce neantmoingz sera tenu icelluy nostredict
bourgeoys respondre audict demandeur, par condicion touteffois qu'il ne
luy soit irroguer aulcung dommaige par ledict demandeur, et ou cas que
nostredict bourgeoys ne confesse le debt, seront tenuz les sergens et
messaigiers de nostredict iuge le presenter à la seconde iournées à
laquelle il sera tenu satisfaire à l'adjugée.
Si un paysan ou un étranger poursuit l'un de nos-dits bourgeois pour
une dette en justice, et si ce bourgeois confesse sa dette, l'action de ce
paysan demandeur doit être suspendue par notre juge pendant
quatorze jours, à l'issue desquels le débiteur paiera au
juge trois sols d'amende, et sera néanmoins tenu
de répondre audit demandeur, à condition toutefois qu'il n'ait subi
aucun dommage de la part du demandeur ; et au cas où
notre-dit bourgeois ne confesse pas sa dette, les sergents et
messagers du juge le feront se présenter à une seconde instance, à
laquelle il sera soumis à sentence.
25 Si aucungz desdictz bourgeoys oblige ou ypotheque aulcungz biens
appartenans à ung aultre, et celluy à cuy lesdictz biens appartiennent
est present et ne contrevient adce, n'aura plus la licence ou facultey
impugner ou contrarier à icelle, ains doibt demeuré ladicte gaigiere
en estre et sortir son effect.
Si un bourgeois reçoit par obligation ou hypothèque des biens
d'un autre, et si celui-ci
est présent et ne s'y oppose pas, il n'aura plus ensuite la possibilité
de la contester ou s'y opposer, et l'hypothèque demeurera
valide et de plein droit.
26 Sy aulcungz biens roubez appartenans à ung de nosdictz bourgeoys
sont touvez ès mains d'ung aultre, ne sera loisible à icelluy bourgeoys
les repetez ou prandre, synon par droict et par devant nostre dicte iustice,
et avec ce prester le serement devant icelle iceulx biens luy appartenir.
Et sy l'aultre pose en droict disant estre inculpable, et qu'il l'aye
achetez lesdictz biens au plain marchiefz, non ayant congnoissance de celluy
duquel ilz les auroit achetez, doibt estre creu et absoubz par son serement.
Et sy demande son garand, le iuge sera tenu luy conceder quattorze iours
pour sercher son garand pour les garantiz à cause que dessus, et s'il
ne treuve sondict garand duquel il l'aurait achetez lesdictz biens,
icelluy terme pendant, aura commis et perpetré l'esmende comme de
chose rouber.
Si des biens, dérobés à un de nosdits bourgeois,
sont trouvés entre les mains d'un autre, le premier ne pourra
les réclamer ou les reprendre, sinon par devant notre-dite justice,
en prêtant le serment que ces biens lui appartiennent.
Et si l'autre affirme devant la cour être non coupable, car il les aurait
achetés en bonne et due forme, sans savoir de qui ils
provenaient, il doit être cru et absout sur son serment.
Et s'il demande à présenter son garant, le juge devra lui concéder quatorze jours
pour le chercher ; et s'il
ne trouve pas celui à qui il aurait acheté lesdits biens, au terme de ce délai,
il encourra une amende pour
vol.
27 Quilconques mect la main à ung homme en nostredicte ville de
Delle pour le prandre prisonnié, sy ce n'est par iustice, ou que l'on trouve
le larrecin ou faulce monnoye riere luy, icelluy sera tenu à l'esmende
de trois libvres.
Quiconque s'empare d'un homme en notre ville de
Delle pour le faire prisonnier, si ce n'est par décision de justice, ou que l'on trouve
chez lui un larcin ou de la fausse monnaie, il sera tenu à l'amende
de trois livres.
28 Sy aulcungz bourgeoys dudict Dele, appartenant à un seigneur à
cause de mainmorte, va de vie à trespas en nostredicte ville, sa femme ou
ses enffans seront en riens tenuz audict seigneur sy ce n'est de leur pleisir.
Si un bourgeois dudit Delle, appartenant à un seigneur à
cause de mainmorte, décède en notre ville, sa femme ou
ses enfants ne seront tenu à rien envers ledit seigneur, sauf de leur propre gré.
29 Quilconques desdictz bourgeoys aura incourru nostre indignation
pour aulcungz delictz par luy commis et perpetrées à l'encontre (de nous)
de nous comme dit est, icelluy doibt avoir surtey en la ville et dehors
six sepmaines et trois iours, tant à sa personne que ses biens, pendant
lequel terme il peult disposer de ses biens à sa volunté, fors que sa
maison et d'aultres ses biens qu'il pourroit avoir dedans le finaige
dudit Dele, par la caption desquelz il doibt estre contrainct, et
compelly à satisfaction de l'esmende, sy en tant que en cedict terme il
n'obtienne sa grace, et ou cas que nostre iuge luy fust trop rigoureulx
quant à icelle, il peult reacheter sesdictz biens en payant dix libvres
baloises, applicquables à nostre prouffit ou à notre iuge ; quoy fait,
icelluy bourgeoy sera en nostre grace. Et le cas advenant que nostredict
iuge ne fust ou pays pour quant adce faire composition et convenir avec
luy, en icelluy cas luy pourront les conseilliers de nostredicte ville
bailler, ouctrouyer et proroguer aultres six sepmaines et trois iours,
en tel droict, maniere et condicion que dessus, pour ce terme pendant
acquerir sa grace, pendant lequel terme il peult semblablement
demeuré en ladicte ville sy luy plaist, après avoir impetrée nostre
grace, ou synon qu'il l'en puisse sortir, avec ses biens et aller où que
bon luy semblera.
Un bourgeois qui aura "perdu notre grâce"
pour un délit qu'il aura commis à notre encontre,
comme il a été dit, pourra vaquer sans crainte en la ville et au dehors pendant
six semaines et trois jours, tant pour sa personne que pour ses biens, pendant
lesquels il pourra disposer de ses biens à sa volonté, sauf de
sa maison et des autres biens qu'il pourrait avoir sur le finage
dudit Delle, à la saisie desquels il doit être soumis, et
contraint au paiement de l'amende. S'il n'obtient pas sa grâce pendant ce temps,
ou s'il estime que le juge a été trop rigoureux
quant à cette amende, il peut racheter ses-dits biens en payant dix livres
bâloises à notre profit ou à celui du juge ; cela étant fait,
il regagnera notre grâce. Et si jamais notre
juge n'était pas au pays pour composer et s'accorder avec
lui, les conseillers de notre ville
pourront lui octroyer une prorogation d'une durée de six semaines et trois jours,
dans les mêmes conditions que ci-dessus, durant lesquels il pourra
obtenir sa grâce ; ensuite il pourra à nouveau
demeurer en cette ville s'il le souhaite, après avoir recouvré notre
grâce, ou bien en sortir avec ses biens et aller où
bon lui semblera.
30 Sy l'ung desdictz bourgeoys iniure ou fait quelque moleste à ung aultre
hors de la ville en faisant quelque voyage, tant en faict de guerre que
aultrement, sera tenu à l'esmende, comme sy le cas fust commis et
perpétrée en ladicte ville.
Si un bourgeois en injurie ou moleste un autre
hors de la ville lors d'un voyage, en temps de guerre
ou autre, il subira une amende, comme si les faits avait été commis
en ladite ville.
31 Quant l'on faictz aulcung edictz ou commandement ausdictz bourgeoys
partir en communaultey de ladicte ville, tant en fait de guerre que
aultrement, et aulcung d'iceulx demeure non vuillant obeyr audict
commandement, aura incourru nostre indignation
, sy ce n'est qu'il soit
retarder par grosse neccessité ou que soit par la licence d'ung prevost
et conseil.
Quand il sera ordonné auxdits bourgeois de
sortir ensemble de ladite ville, du fait de guerre ou
autrement, si l'un d'eux persiste à refuser d'obéir,
il "perdra notre grâce", sauf s'il est
retardé pour cause majeure ou s'il en reçoit la permission du prévôt
et du conseil.
32 Toutes mesures que l'on use, tant pour vendre que acheter, semblablement
tous poidz que l'on pese, or, argent ou aultres choses, doibvent estre
visitez par deux hommes de bien du conseil, que le prevost et conseil esliront,
quelles soient justes et raisonnables, et sy ce trouvoit en iceulx
aulcungz mesus, icelluy ou ceulx seront tenuz à l'esmende comme de
choses faulces.
Toutes les mesures utilisées pour vendre ou acheter, ainsi que
tous les poids utilisés pour peser l'or, l'argent ou autres choses, doivent être
contrôlés par deux hommes de bien du conseil, élus par le prévôt et le conseil,
qui vérifieront qu'ils sont justes et conformes ; et s'il apparaît
une infraction, celui ou ceux qui en sont responsables auront une amende pour
tromperie.
33 Quilconques acuse ung bourgeoy de parjurement et ne le peult
prouver par sept hommes bourgeoys dudit lieu aura semblablement incourru
nostre indignation
et fait contre nostre voullonté, mais sy ledict bourgeoy
est convaincu du cas iamais ne sera rappeller pour bailler tesmoingnage
à l'encontre de personne, et avec ce sera tenu à l'esmende de nostre
indignation, et ce nonobstant doibt pourter quicte et indampné
celluy qu'il l'aura interessé par son faul serement de tous interest
et dommaige.
Quiconque accuse un bourgeois de parjure et ne le peut
prouver par la déposition de sept bourgeois du lieu aura semblablement "perdu
notre grâce" et agi contre notre volonté, mais si ledit bourgeois
est convaincu du parjure il ne sera jamais rappelé pour témoigner
à l'encontre de quiconque, et de plus subira l'amende de la "perte de notre
grâce", et de plus devra dédommager et indemniser
celui à qui il aura porté tort par son faux serment de tous dommages
et intérêts.
34 Sy aulcungz bourgeoys fait aulcune offence hors des lymites de
ladicte ville à l'encontre d'ung aultre sans le sceu d'un prevost et
conseil, et ledict bourgeoy ne revient en ladicte ville après l'offence
faicte deans trois iours suigant, lesdictz bourgeoys ne seront tenuz
payer à aulcung nulle esmende.
Si un bourgeois commet une offense, hors des limites de
la ville, à l'encontre d'un autre, sans qu'en soient informés le prévôt ou
le conseil, et si ledit bourgeois ne revient pas en la ville dans les trois jours
suivant l'offense, lesdits bourgeois ne seront pas tenus
à payer d'amende.
35 Nunlz filz de bourgeoys ne peult bailler tesmoingnaige en aulcune cause qu'il
n'aye passé l'eaige de douze ans.
Aucun fils de bourgeois ne peut témoigner en justice
avant l'âge de douze ans.
36 Ung enffans de bourgeoys à cui son pere ou la mere seroit decedé ne peult
riens donnez à supervivant des biens que luy competent à succeder, sy ce n'est
qu'ilz l'ayent passé l'eaige de quinze ans.
Un enfant de bourgeois dont le père ou la mère serait décédé ne peut
rien donner au survivant des biens qui lui reviennent en héritage, tant
qu'il n'aura pas atteint l'âge de quinze ans.
37 Item ouctrouyons à nosdictz bourgeoys de grace especiale de tenir recepveur
et posseder en ladicte ville de Dele toute maniere de fiedz.
Item nous octroyons à nosdits bourgeois, de grâce spéciale, d'avoir un receveur en la ville
et de posséder en ladite ville toutes sortes de fiefs.
38 Item en la ville de Dele doibvent le mary succeder à la femme, et la femme
au mary, et sy tant que le mary aye plusieurs femmes et d'une chascune des
enffans, iceulx succederont ung chascun à sa mere.
Item en la ville de Delle, le mari doit succéder à la femme, et la femme
au mari, et s'il se trouve que le mari ait eu plusieurs femmes et de chacune des
enfants, chacun d'eux succédera à sa mère.
39 Ung filz de bourgeoys dudict Dele, estant soubz l'auctorité de son pere ou sa
mere, ne peult ou doibt rien vendre, distribuer ou iouuer de leurs biens
en quelque maniere que ce soit, et si aultrement le faisoit l'on seroit tenu
le rendre à sondict pere ou à la mere, et sy aulcungz leurs prestoit quelques
choses, le pere ou la mere ne seront tenuz en faire aulcune restitution.
Un fils de bourgeois dudit Delle, soumis à l'autorité de son père ou de sa
mère, ne peut ni ne doit rien vendre, distribuer ou jouer de leurs biens
de quelque manière que ce soit, et dans le cas où il le ferait, on serait tenu
de le rendre à sesdits père ou mère, et si quelqu'un lui prêtait quelque
chose, le père ou la mère ne serait pas tenu de le restituer.
40 Sy une iournée est comprinse et intimée à une partie pour faire et produire
certaines enquestes par devant iustice et icelle partie n'est fournie de
sesdites preuves ou enquestes à ladite iournée, il l'en doibt avoir le
dommaige.
Si une audience est fixée à une partie pour produire
certaines informations en justice, et si cette partie ne peut présenter
ses preuves ou informations lors de cette audience, elle doit être condamnée
aux dommages.
41 Les nobles residans en ladicte ville qu'ilz noz servent comm'il appartient
à gens de noblesse ne seront contribuable avec les aultres bourgeois, ains
seront exempt de toutes tailles et impos.
Les nobles résidant en ladite ville, qui sont à notre service à la manière qu'il appartient
aux gens de noblesse, ne seront pas contribuables comme les autres bourgeois, et
seront exempts de toutes tailles et impôts.
42 Si ung combat se faisoit en la ville de Dele entre deux parsonnaige, ung chascun
d'iceulx doibt avoir ung haubert, et chascun une espée, et toutes les armures
d'icelluy qu'il sera vaincu seront confisquez à nostre iuge, ou pour chascune
piece d'icelle trois libvres baloyses.
Si un duel se fait entre deux personnes, chacun
d'eux doit porter un haubert, et chacun une épée, et toutes les armures
du vaincu seront confisquées par notre juge, qui pourront être rachetées pour
trois livres bâloises la pièce.
43 L'on ne doibt mectre aulcung empeschement à ung bourgeoy, à son corps ny
à ses biens qu'il vouldroit sortir de la ville à cause de pouvretey ou parce
qu'il espere mieulx faire son prouffit ailleurs, moyennant qu'il paye son
equalitez de ce que les bourgeoys seroient tenus, obligez et affectée
en communaultey.
On ne doit pas empêcher un bourgeois, ni sa personne, ni
ses biens, de quitter la ville pour raison de pauvreté ou parce
qu'il espérerait mieux vivre ailleurs, à condition qu'il ait payé sa
part de ce à quoi la communauté des bourgeois est tenue et
affectée.
44 Nous prohibeons et deffendons qu'il ne soit loisible à parsonne contraindre ung
bourgeoy que n'est residant en ladicte ville faire sa residance en icelle, ès
termes accostumées, sy ce n'est par la licence du prevost et conseil ou des seigneurs esquelz
ceulx qu'ilz ne seroient bourgeois seroient tenuz servir.
Nul ne pourra contraindre aucun
bourgeois non résidant à se présenter dans ladite ville, ni à y résider, selon les
termes accoutumés, si ce n'est par la permission des prévôt et conseil ou du seigneur dont
il aurait relevé s'il n'eût été bourgeois dans ladite ville. (9)
45 Toutes lettres et convencions que se feront entre lesdictz bourgeoys, leurs enffans
et successeurs par devant ung prevost et conseil, et soubz leur seaul, doibvent
estre vaillable et sortir leur deu effect.
Tous les actes et conventions qui seront passées entre lesdits bourgeois, leurs enfants
et successeurs sous le sceau du prévôt ou du conseil seront
réputées valoir ce que de droit.
46 Et à la reste ilz nosdictz bourgeoys auront la licence et facultey faire tous statuz,
ordonnance en ladicte ville, il mectre co..ent
(10), tel qu'ilz leur semblera estre bon et
prouffitable, tant pour le prouffit de la ville que eulx mesmes.
Et enfin nosdits bourgeois auront permission et faculté d'édicter tous règlements et
ordonnances en ladite ville, comme bon et profitable leur semblera,
tant pour la ville que pour eux-mêmes.
1-4. Développement de la supplique, annonce des signes de validation et date
À raison de quoy nous prions et requerons à vostre sacrée majesté imperiale
recepvoir nosdictz bourgeoys dudict Dele, tant en generaulx que en particuliers, en
vostre saulve garde et imperiale protection affin qu'ilz puissent paisiblement
et en surtey passer, hanter, faire leur negoces et marchandises par tous pays, tant
et sy avant que les lymites et dixtrictes du Sainct Empire et de nosdictz pays se
comportent, sans payer ou estre exactionnée d'aulcune vanttes ou tributz, car
de ce ilz sont desja en ioyssance de toute ancienneté.
À raison de quoi nous prions et requérons votre majesté impériale sacrée
de recevoir nosdits bourgeois dudit Delle, tant en général qu'en particulier, en
votre sauvegarde et impériale protection afin qu'ils puissent paisiblement
et en sureté passer, séjourner, faire leurs commerce et affaires en tous les pays
dans les limites du Saint Empire et de nos propres pays,
sans payer ou être soumis à aucun droit ou taxe, car
ils jouissent déjà de ces avantages de toute ancienneté.
Semblablement requerons à vous, tres invincible redoubtez prince et seigneur,
qu'il plaise à icelle vostre majesté, de vostre clemence infinie et imperiale
preemynence, et de grace especiale, ordonner et bailler puissance, tant à nous que
noz successeurs, que le plus vieux d'iceulx, tant en vostre nom que de vostre puissance
imperiale puisse et doigt corriger, adjouster ou dimynuer aux susdictes franchises
et libertez, toutes et quanteffois qu'il leur semblera estre bon et prouffitable,
tant selon l'exigence du cas que pour le bien publicque et que de raison sera.
De même nous requérons de vous, très invincible, redouté prince et seigneur,
qu'il plaise à votre majesté, de votre clémence infinie et impériale
autorité, et de grâce spéciale, d'ordonner et donner droit, tant à nous qu'à
nos successeurs, que l'aîné d'entre eux, en votre nom et de votre autorité
impériale, puisse corriger, ajouter ou retrancher aux susdites franchises
et libertés, chaque fois qu'il lui paraitra bon, profitable et justifié,
selon la nécessité et pour le bien public.
Suppliant de rechiefz à icelle vostre sacrée majesté imperiale qu'il estes la
source et fontaine dont tous biens et droictz procedent, en priant à icelle vostre
maiesté imperiale coroborer, ratifier, approuver et confirmer à nosdictz bourgeoys
et à leurs successieurs, tant en generaulx que en particuliers, les franchises, libertez,
previllaiges et articles susdictz, en sorte et maniere que dessus est divisée et escriptz,
en vertu de voz lettres imperiale, esquelles requerons le seaul de vostredicte
maiesté attaicher en filler de soye estre pendu, et annexée à une parpetuelle
recordation et memoire des choses predictes, avec lequel seaul nous avons mis
le nostre, armoyez de noz armes en signe de verité à cesdictes presentes. Et icelles
donné et ouctrouyez à nosdictz bourgeoys en la ville de Rinfelden le sambedi avant
la sainct George martir, l'an nostre seigneur courrant mil trois cens cinquante
huit et de nostre nativité en l'an dixneufz. Amen.
Supplions de surcroit votre majesté impériale sacrée, qui êtes la
source et la fontaine dont tous biens et droits procèdent, priant votre
majesté impériale de corroborer, ratifier, approuver et confirmer à nos-dits bourgeois
et à leurs successeurs, tant en général qu'en particulier, les franchises, libertés,
privilèges et articles susdits, de la manière qu'il est établi et rédigé ci-dessus,
par le moyen d'une lettre impériale qui comportera le sceau de votre-dite
majesté suspendu par un cordon de soie, et sera insinuée en un registre perpétuel
pour garder mémoire de ce qui précède. Et auquel seau nous ajoutons
le nôtre, armorié de nos armes, en signe d'authenticité des présentes. Et icelles
données et octroyées à nos-dits bourgeois en la ville de Rheinfelden le samedi avant
la saint Georges martyr, en l'an notre seigneur mil trois cent cinquante
huit et de notre naissance en l'an dix-neuf [21 avril 1358]. Amen.
2. Commentaires
2-1. Rodolphe de Habsbourg et Charles de Luxembourg

Cette charte de franchise est adressée par son auteur, Rudolf, à son suzerain l'empereur Karl. Ce dernier est Charles IV de Luxembourg (1316-1378), roi de Bohême (1346-1378), empereur (1355-1378).

L'auteur de la charte est quant à lui Rodolphe IV de Habsbourg (1339-1365), fils aîné et successeur d'Albert II et de Jeanne de Ferrette (cf. arbre généalogique), duc d'Autriche et seigneur de Ferrette (1358-1365), gendre du précédent par son mariage (sans postérité) avec Catherine de Luxembourg. Il disparaîtra prématurément à l'âge de 26 ans, au cours d'un voyage en Italie. Dans la suite, nous l'appellerons simplement "Rodolphe".

Circle of Theodoric of Prague, public domain, via Wikimedia Commons
(détail du couronnement)
Dom Museum Wien, public domain, via Wikimedia Commons


Au moment de la rédaction de ces franchises, Rodolphe a donc seulement 19 ans ; cet âge est précisé en toute fin de la charte : "und unser geburstlichen zit, in dem neunzehenden Jahre."

L'exercice de Rodolphe, bien que très bref, a été d'une grande importance pour la dynastie Habsbourg. Son action, pour laquelle l'alliance avec l'empereur Charles n'a pas été sans utilité, lui a valu le surnom de "Rodolphe le Fondateur" (der Stifter).
Il fallut ensuite néanmoins 2 générations et presque un siècle pour que les Habsbourg accèdent à nouveau à la dignité impériale (son arrière-grand père Rodolphe Ier et son grand-père, Albert Ier, avaient été élus rois des Romains, et son petit-neveu, Frédéric V, sera empereur en 1452).

2-2. Les premiers Habsbourg et leurs possessions

Généalogie simplifiée de la dynastie Habsbourg, depuis le 1er ancêtre établi avec certitude jusqu'à la génération de Rodolphe. Voir ici un autre extrait de la généalogie Habsbourg.

Werner I et ses descendants sont tous comtes de Habsbourg, Werner II et ses descendants landgraves de haute Alsace, Rodolphe I et ses descendants ducs puis archiducs d'Autriche et des duchés associés (les numéros des individus désignent soit leur ordre dans la généalogie Habsbourg, soit comme ducs d'Autriche, soit, ultérieurement, comme empereurs).

Dans l'adresse de cette charte, Rodolphe se pare d'une dizaine de titres. Détaillons-les. Ils nous permettent de retracer la montée en puissance des premières générations de la famille de Habsbourg.

1 duc d'Austrice herzog ze Öster. duc d'Autriche le duché d'Autriche recouvre approximativement les länder de Basse et Haute Autriche de l'Autriche actuelle.

Rodolphe Ier, arrière-grand-père de Rodolphe, et premier H. à obtenir le titre de roi des Romains, en 1273, a le projet de remettre de l'ordre dans l'Empire. En particulier, il mettra fin à l'occupation indue de l'Autriche et des duchés annexes par les rois de Bohême, en l'occurrence Ottokar II. Cette succession était en déshérence depuis l'extinction de la lignée des Babenberg, .
Rodolphe Ier combat et vainc Ottokar en 1278 ; ce faisant, il fait coup double : il pacifie l'Empire, et récupère à son profit des territoires largement plus étendus que ceux qu'il possédait, et qui formeront le nouveau socle patrimonial de la dynastie.

2 duc de Steir herzog ze Styr duc de Styrie le duché de Styrie recouvrait l'actuel land de Styrie en Autriche (Steiermark) et la région historique de Styrie en Slovénie (Štajerska)  
3 duc de Kerneten herzog ze Kernden duc de Carinthie le duché de Carinthie est composé du land de Carinthie en Autriche (Kärnten), et, pour une petite part, de la province de Carinthie en Slovénie (Koroška).  
4 seigneur de Crayn herre ze Chrain seigneur de Carniole l'étendue de la marche de Carniole est relativement imprécise ; elle correspond approximativement aux 3 régions historiques de Carniole en Slovénie (Kranjska).
Rodolphe en fera un duché (Krain) en 1364.
 
5 seigneur de la Marcque uf der Windeschen March "sur" la Marche Windique voir ci-dessous.  
6 seigneur de Portenow herre ze Portenow seigneur de Pordenone Pordenone est une ville moyenne (51000 h.), chef-lieu de la province du même nom dans la région italienne de Frioul-Vénétie Julienne. la seigneurie de Pordenone appartenait aussi au roi de Bohême Ottokar. Les H. en deviennent possesseurs en 1284, suite à la victoire de Rodolphe Ier sur le même roi de Bohême.
7 conte de Hapschbourg graf ze Habspurch comte de Habsbourg ce fief, qui a donné son nom à la dynastie, car le plus ancien, correspond à un château dans le canton d'Argovie en Suisse. Il a été édifié pour l'un des premiers ancêtres connus, Radbot, vers l'an 1020, et a sans doute été peu habité par la famille. C'est Werner, né en 1010, fils de Radbot, qui sera le premier connu sous le nom de comte de Habsbourg.  
8 conte de Ferrette graf ze Phyrt comte de Ferrette ce comté était une entité morcelée, s'étendant au sud des départements actuels du Haut-Rhin et du Territoire-de-Belfort, avec en particulier Delle. Albert II de H., père de Rodolphe, en hérite après la mort de son beau-père Ulrich II en 1324.
9 conte de Kiburg graf ze Kyburg comte de Kibourg le village de Kibourg est une localité du canton actuel de Zurich en Suisse. La famille de Kibourg joua un rôle important dans la Suisse médiévale ; les biens et titres de cette famille passèrent en 1264 entre les mains de Rodophe Ier, dont la mère était Edwige de Kibourg.
10 marquis de Bourgow marchvogt ze Burgow margrave de Burgau le margraviat de Burgau est situé en Souabe (Allemagne), formé de 4 seigneuries, dont Guntzburg et Burgau. Albert Ier succéda comme margrave de Burgau à son cousin par alliance Henry II de Berg en 1301.
11 landtgrave en la superieure Haulssey lantgraf ze Obern Elsass
landgrave de haute Alsace Avant l'acquisition de l'Autriche, le titre de landgrave de Haute Alsace fut, avec ceux d'avoués de plusieurs monastères, le plus important pour la famille de H. Il fut acquis à la fin du XIIème siècle par Werner II ou Adalbert III son fils (arbre). À cette époque, l'importance des H. ne provenait pas encore de leurs possessions territoriales, mais de leur influence et leurs alliances "politiques". Le landgraviat n'était pas un pouvoir féodal, mais plutôt administratif, à l'instar de celui des premiers comtes carolingiens. Le comté de Ferrette était d'ailleurs inclus dans le landgraviat de Haute Alsace. Progressivement, la juridiction émanant du landgraviat se dilua dans les dominations territoriales des Habsbourg.  


La liste des titres de Rodolphe ne donne évidemment pas la clé de la montée en puissance de la famille de Habsbourg, depuis l'époque obscure où elle n'était qu'une lignée noble de second plan, titulaire de charges modestes, jusqu'à la constitution de l'Empire austro-hongrois. C'est d'ailleurs parce qu'il n'était pas très puissant que Rodolphe Ier avait été choisi comme roi des Romains. Il sut tirer parti de cette nomination pour porter sa famille au premier rang de l'Empire ; c'est pour cette dernière raison que les Habsbourg ne parvinrent pas alors à se maintenir à la dignité impériale.
Cette liste de titres dessine les deux pôles territoriaux majeurs de la dynastie : le plus ancien, l'Argovie et l'Alsace, puis, dés 1278, celui des régions formant actuellement l'Autriche (hors Tyrol, acquis plus tard) et la Slovénie. On peut d'ailleurs présager dans la distance séparant ces pays les difficultés ultérieures de la monarchie Habsbourg, jusqu'à l'éclatement final de l'Empire.


Pour digresser un peu, une parenthèse sur ce territoire fort peu connu : la "Marche Windique".
Il correspond à l'est des régions de Basse et Moyenne Carniole en Slovénie.
Il faisait partie, dans les années 1260, des vastes possessions que s'était octroyées les rois de Bohême. Ottokar II la perdit, avec l'Autriche, la Styrie, la Carinthie et la Carniole, au profit de Rodolphe Ier en 1278.

la marche Windique (WINDIMARUM / MAR / CHIA), carte de J. B. Homann (1663-1724)


La ville principale de Basse-Carniole est Novo Mesto. Elle s'appelait anciennement Rüdolfswerth. Comme ce nom l'indique, elle fut fondée, bien loin de notre Territoire de Belfort, par Rodolphe en 1365.

Ruodolfswert au bord de la rivière Gürck (Krka) en 1689, gravure de J. V. Valvasor
2-3. Supplique et dispositif

Une spécificité de cette charte, par rapport aux actes similaires, est qu'elle n'émane pas d'une autorité pleinement souveraine. Rodolphe est bien seigneur de Delle, parmi de nombreux territoires, mais il a pour souverain l'empereur.
Pour cette raison, cette charte débute et se termine par l'expression de la requête, ou supplique, à l'empereur de bien vouloir confirmer les droits et garanties accordées aux sujets.
Relevons au passage les qualités attribuées à l'empereur : "très haut, très illustre et puissant prince et seigneur", "toujours auguste", "très honoré et redouté prince et seigneur", "très invincible, redouté prince et seigneur", "votre majesté impériale sacrée", et surtout "vraie source et fontaine de laquelle tous droits, autant divins qu'humains, procèdent"...
Rappelons que Charles est le beau-père de Rodolphe ; d'une certaine manière, en le grandissant ainsi, il se grandit lui-même.

L'empereur Charles confirmera bien ces franchises, le 21 juin de la même année 1358 (voir Annexe).


Le contenu des franchises ainsi accordées diffère considérablement du document de référence que représente pour nous la charte des franchises de Belfort, accordée par Renaud de Bourgogne en 1307.
En effet, ici, la plupart des articles (31 sur 46) constituent une forme de code pénal, procédural ou privé, s'appliquant aux bourgeois de Delle.

Articles de code pénal

Un grand nombre d'articles détaillent les peines dans des cas spécifiques : homicide, parjure, violences avec armes etc.
À noter qu'à part la décapitation (en cas d'homicide), la peine la plus lourde paraît être la "perte de la grâce" du seigneur : voir note 8.

Une disposition assez surprenante est que certains jugements peuvent reposer sur une sorte de combat ou duel judiciaire : aux articles 2 et 4, en cas d'homicide, on évoque le fait que l'accusé peut "être convaincu du cas par combat".
Ce protocole soulève de nombreuses questions : dans un cas comme celui-ci, contre qui le prévenu se bat-il ? Comment une telle disposition, d'ordinaire réservée aux procès religieux (jugement de dieu, ordalie), condamnée dés 1215 par le concile de Latran, peut-elle subsister en terre chrétienne et être validée par le roi des Romains ?
En tous cas, les duels entre particuliers ne sont absolument pas prohibés dans ce code : à l'article 42, ils sont même proprement codifiés.

Dans quelle mesure d'autre part ces réglementations constituent-elles des privilèges pour les bourgeois de la ville ? Il est difficile de l'apprécier, faute de connaître les lois qui s'appliquent aux autres sujets ou étrangers.

Dans certains articles toutefois, le bourgeois, opposé à un non-bourgeois, apparaît favorisé :

  • article 8 : un paysan non bourgeois ne peut témoigner contre un bourgeois,
  • article 13 : un bourgeois ne peut être tenu à affronter en combat un étranger,
  • article 15 : si un bourgeois est blessé par un paysan, quoiqu'il ait fait subir à celui-ci en amont, il ne peut être condamné,
  • article 24 : dispositions spéciales également si un bourgeois est poursuivi pour dette par un paysan ou étranger,
  • article 19 : sauf pour certaines causes, les bourgeois ne sont soumis à aucune autre justice que celle de la ville de Delle ; cette clause (et d'autres) soulève la question des juridictions : la charte ayant été validée par l'empereur, elle devrait s'appliquer sur le territoire du Saint-Empire. Mais, en d'autres juridictions, rien n'est évidemment garanti.
  • articles 20 et 21 : par comparaison, dans des cas similaires (voies de fait sur autrui), si la victime est un bourgeois, le coupable sera sanctionné beaucoup plus fortement que si elle est un paysan : "perte de la grâce" (note 8) dans le premier cas, et seulement 3 sols d'amende dans le second.

Statut et résidence des bourgeois

Qui peut devenir bourgeois ? Inversement, un bourgeois est-il libre de quitter la ville ?

  • article 17 : les bourgeois peuvent recevoir en la ville "toutes manières de gens" qui voudront faire résidence en la ville, y compris des gens mainmortables relevant d'autres seigneurs ; seront-ils alors seulement résidents ? Non, car, s'ils ne sont pas réclamés par leur seigneur, ils "doivent demeurer francs et combourgeoys".
  • article 43 : si un bourgeois a payé ses cotes-parts, il peut quitter la ville et s'établir où bon lui semble.  Perd-il alors son statut de bourgeois ? Pas nécessairement :
  • article 44 : un bourgeois qui ne serait pas résident ne doit pas être contraint à s'installer dans la ville.

Propriété et droit successoral

La premier avantage de la bourgeoisie est la protection du droit de propriété et sa transmission.

  • article 37 : Rodolphe accorde aux bourgeois le droit de posséder en la ville toutes sortes de "fiefs". La propriété individuelle est fortement consolidée, même si le sens de ce dernier mot est difficile à apprécier.
  • article 28 : (suite de l'article 17) si un bourgeois mainmortable auprès d'un seigneur décède à Delle, sa famille n'aura pas à céder quoi que ce soit audit seigneur : la mainmorte est gommée.
  • article 36 : protection du droit de l'enfant : en cas de décès d'un parent, l'enfant ne devra rien donner au parent survivant (par l'intermédiaire d'un tuteur) avant l'âge de 15 ans. De même, à l'article 11, le père ne pourra pas aliéner des biens propres après le décès de sa femme, sans consentement de leurs enfants.
  • article 38 : protection du droit du conjoint : "le mari doit succéder à la femme, et la femme au mari". Les conditions et modalités ne sont pas précisées, mais cet article a une tournure étonnement moderne.

Droits de la communauté des bourgeois

Contrairement aux franchises accordées à la ville de Belfort, celles-ci instituent peu de choses sur l'organisation et les droits de la ville en tant que communauté.
On voit cependant qu'elle était dotée d'un conseil, jouant le rôle de justice magistrale, dont le rôle est parallèle à celui du prévôt-juge. Cette justice, qui perdurera jusqu'à la Révolution, forme la série AD90 9B (1592-1790).

De plus :

  • article 45 : le prévôt et le conseil auront le pouvoir de valider tous types d'actes familiaux.
  • article 16 : Rodolphe promet de n'établir comme prévôts que des bourgeois résidant à Delle. Ce point devait tenir particulièrement à cœur aux bourgeois.
  • article 37 : il accorde aux bourgeois le droit d'établir un receveur de la ville.
  • article 46 : ce dernier article est le point d'orgue de la charte : les bourgeois auront permission et faculté d'édicter tous règlements et ordonnances en ladite ville, comme bon et profitable leur semblera, tant pour la ville que pour eux-mêmes. Le pouvoir municipal est ainsi pleinement institutionnalisé.



(Über diss alles mügent die Purgern) von Tattenriet uber sich selber einunge setzen, als si dunket, das es in
selber und der Stat nutze si.

"Par delà, les bourgeois de Delle peuvent instituer par eux-mêmes tout ce qu'ils pensent être utile pour eux et pour la ville."


Quelques éléments tempèrent un peu ces accents progressistes : d'abord Rodolphe et ses héritiers ne seront pas concernés par ces articles de code (on n'imagine guère le corps municipal se saisir de l'archiduc d'Autriche, mais mieux vaut être prudent). D'autre part (article 31) les nobles résidant en la ville, à l'opposé des bourgeois, seront exemptés de la taille et de tous impôts. Puis l'archiduc rappelle (article 41) que, s'il mobilise tout ou partie de la communauté pour raison de guerre ou autre, nul ne pourra s'y soustraire. Et surtout :

Ces libertés (théoriquement) soumises au bon vouloir des archiducs

Après avoir donné aux bourgeois toutes latitudes pour s'administrer, Rodolphe se donne toute liberté par rapport à toutes les autres parties, dans une phrase assez surprenante :
"(...) tant en vostre nom que de vostre puissance imperiale puisse et doigt corriger, adjouster ou dimynuer aux susdictes franchises et libertez, toutes et quanteffois qu'il leur semblera estre bon et prouffitable".

Ces franchises n'avaient donc pas un caractère définitif, contrairement à celles de Belfort, où Renaud de Bourgogne déclarait "commandons à ceux qui seront seigneurs dudit Belfort (...) jurent expressément de tenir et garder toutes les choses susdites et chacune en particulier" et, plus loin "s'il devait arriver que nous-mêmes ou d'autres envisagions (...) quelque chose qui soit susceptible de diminuer les choses susdites ou certaines d'entre elles, nous voulons que nous-mêmes ou les autres ne soyons pas écoutés ni crus et soyons considérés comme parjures et excommuniés" (11)

On est donc ici bien loin de cet engagement définitif et sans appel. Rodolphe, s'il donne des libertés à ses bourgeois, prend bien soin de préserver les siennes. Mais, de plus, il affirme ainsi une certaine indépendance vis à vis de l'empereur, qui, manifestement, ne la lui refuse pas : Rodolphe et ses descendants pourront modifier la charte sans avoir à revenir vers l'empereur.

Rien n'indique toutefois que cette latitude ait été utilisée par les archiducs au détriment des libertés de la ville. Par comparaison, les bourgeois de Belfort ont vu leurs privilèges contestés, non pas par leur seigneur titulaire, mais par certains des engagistes.
On dispose au contraire de diverses confirmations et augmentations de ces franchises. Voir ci-dessous.

3. Conclusion

Ce document, dont l'importance était majeure, a eu plusieurs suites :

Ratification :

  • par l'empereur Charles IV : elle est rédigée en latin quelques semaines après le texte allemand, et contient la version latine de celui-ci ; cet original est perdu, mais il a été copié plusieurs fois ; l'une ce ces copies, de 1719, forme la cote 33Ed AA1/2.

Confirmations :

  • par l'archiduc Albert V en 1428, traduite en 1666 (AA1/27).
  • par l'archiduc Léopold V en 1624, copie (AA1/4), traduction en 1666 (AA1/27).
  • par l'empereur Maximilien en 1511, confirmation de la franchise du droit de péage, copie (AA1/4), traduction en 1666 (AA1/27).

Augmentations :

  • par Rodolphe et ses frères Albert et Léopold en 1364, promesse de ne plus engager la ville (12).
  • par l'empereur Frédéric V en 1442, concession du droit d'Umgelt, allemand, copie en 1571 (AA1/13), traduction en 1666 (AA1/27)
  • par l'empereur Maximilien en 1500, allemand, monopole du débit de sel, copie (AA1/18), traduction en 1666 (AA1/27).

Dans des articles ultérieurs, nous reviendrons sur ces divers documents.


Concernant le fond juridique de cette charte, il est intéressant de noter qu'à l'article 10 il est préconisé, en cas de difficulté de droit, de se rapprocher "des autres villes jouissant de semblables droits et coutumes, où se peut déterminer la cause selon la coutume de Cologne" (nach der Recht von Cölne).

Quant à la charte, elle possède une parenté directe : celle conférée à la ville de Colmar par Rodolphe Ier en 1278, dont celle-ci est presque la copie conforme ; à ceci près que Rodolphe Ier était lui-même roi des Romains, et qu'il n'avait à prier personne de ratifier son édit.

On a déjà noté de fortes différences entre la charte de Belfort et celle de Delle.
Nous avons globalement, pour notre région, deux "familles" de chartes médiévales, qui sont parfaitement contemporaines :

  • des chartes "bourguignonnes", représentées par celles de Montbéliard (1283) et Belfort (1307), et d'autres localités de Franche-Comté, comme Belvoir (1314).
  • des chartes autrichiennes (Habsbourg), dont le modèle est celle de Colmar (1278), que l'on retrouve à Porrentruy (1283), Aarau (1284), Klein-Basel (1285 : emprunt limité), Kaysersberg (1293), Turckheim (1312), Munster (1354), et enfin Delle (1358) (13).

Outre les différences de contenu entre les deux groupes, on remarque que les franchises de Delle sont réellement données aux bourgeois de Delle, alors que ceux de Belfort ou de Montbéliard avaient dû payer les leurs 1000 livres estévenantes (somme considérable pour l'époque) à leur seigneur Renaud ; voir notre article.


Au delà de leurs différences, ces chartes poursuivent le même but : préciser le droit, fournir aux bourgeois un cadre fiable pour leurs activités, sécuriser leurs libertés, leurs propriétés et leurs affaires, rendre les villes moins dépendantes des pouvoirs intermédiaires pour favoriser l'activité économique. Ces dispositions forment la base de l'essor de la bourgeoisie.

Nous emprunterons notre phrase de conclusion à l'office de tourisme de Colmar :

"A défaut de fonder le droit, [cet acte de franchise] le dit. Il offre un cadre de référence écrit. Il va dans le détail là où, jusqu'alors, on se contentait d'évoquer les privilèges antérieurs sans jamais les décrire."

4. Annexe : ratification

L'acte de ratification de cette charte, issu de la chancellerie impériale de Nuremberg, ne nous est malheureusement pas parvenu.
Il n'en subsiste que la copie de 1719 d'une copie de 1467, comportant quelques lacunes, à la cote AA1/2 (texte précédé et suivi de mentions des notaires de 1467).

La partie centrale du document est la traduction de la charte en latin, que nous avons utilisée ci-dessus à quelques reprises.
Seuls l'entête et la fin (1 et 2) de l'acte relèvent de la source impériale.

En voici les extraits les plus importants (reprenant sans aucun doute des formules stéréotypées) :

Carolus IV divina favente clementia Rom. Imp. semper Aug. et Bohemia rex. Ad perpetuam rei memoriam. Notum facimus tenore praesentium universis, quod illustris Rudolphus Dux Austriae, Stiriae et Carinthiae, princeps et gener noster carrissimus nobis (...) nobis quondam litteram subscriptam (...) praesentavit (...)

Charles IV, par la grâce divine empereur des Romains, toujours auguste, et roi de Bohême. Pour mémoire perpétuelle. Nous faisons savoir à tous, par la teneur des présentes, qu'illustre prince et seigneur Rodolphe, duc d'Autriche, de Styrie et Carinthie, notre très cher gendre (...) nous a présenté une lettre signée (...)

[traduction de la charte]

(...) approbamus, ratificamus, et autoritate caesarea, et innata nobis clementia confirmamus, nostris imperii sacri et aliorum quorumlibet jure salvo. Nulli ergo hominum liceat hanc nostrae Majestatis paginam infrigere vel ei ausu temerario contra ire, sub poena centum marcatum auri puri (...) earum medietatem imperiali aerario, reliquam vero partem injuriam passorum usibus applicati (...)

(...) nous approuvons, ratifions et de notre autorité impériale et notre clémence innée confirmons cela, fors le droit de notre empire et celui d'autrui. Qu'il ne soit donc permis à personne de casser ces lettres ou d'aller aventureusement à leur encontre, sous peine de cent marcs d'or pur (...) dont la moitié reviendrait au trésor impérial, et le reste à la partie lésée (...)

[liste des témoins]

Datum nurembergii A. D. 1358, indict. 11e 2° Kal. Julii, regnorum nostrorum 12° imperii 4°.

Donné à Nuremberg l'an de grâce 1358, indiction onzième, le 2ième des calendes de juillet (14), le douzième de notre règne, et le quatrième de notre imperium.


Notes
1. Le mot tresses peut être une variante de "traces", et alors synonyme de vestigiez - vestiges, ou signifier "fils conducteurs"
2. Original : "nach dem Adel und der Gutigkeit angeborner Natur von allen unsern Vordern, der hochgebornen Fürsten seeliger gedachnüse Herzogen und Herren der vorgenanten Landen, die uns ihr fürstlichen gewaltes Miltigkeit Gewonheit hatten (...)".
Nous restons fidèles au texte français, pour son élégance, en reprenant toutefois "Herzogen" : "ducs", au lieu de "princes".
3. Original : "Ohne allein wieder uns, und unser erben, wann wir, als ein haubt, unsers fürstentums und derselben lüte, uber dieselben recht une freiheit, und nicht darunder sein wollen."
Traduction latine (AA1/2) : "Exceptis con nos ut nostri principatus et eorum hominum caput et dominus subesse nolumus eisdem juribus, constitutionibus et consuetudinibus, se proesse." : "Sauf avec nous et notre principauté et le chef et seigneur de leur peuple, nous ne voulons pas être soumis aux mêmes droits, constitutions et coutumes."
La proposition "estre preferez à icelles" ne semble donc pas pertinente.
4. Article 7 : la fin de cet article est d'une interprétation difficile.
La traduction latine (AA1/2) de cette phrase est : "Dominus vero vel judex postquam ad eum dicta lis vel querela deducta fuit protestari debet de compositione tacita, quodque sibi primus fuit querelatus". L'original en allemand est lui-même peu compréhensible, au point que Joachim, dans ses notes, peine à séparer cet article du suivant (AD90 6J notes-16 /12). Et il ne le reprend pas dans son article du BSBE 59.
5. Colompgne : dans le texte allemand : Cölne (Köln)
6. Ici le texte allemand est simple et clair : "Ist aber, daß er ein ander ehelich Weib, nach der ersten nimmt, so mag er des nicht getun." : "Mais s'il prend une autre femme par mariage après la première, il ne peut pas le faire."
7. Traduction latine (AA1/2) : "Quicumque in Della armatus incedit, temere et hostiliter et emergente rumore clamoroso sic armatus suis amicis occurrit, nostra gratia caret."
8. "incourrir notre indignation". Le notaire du 16ème siècle a traduit ainsi le texte allemand : (dans l'article 23) "hat er unser Hulde nicht" : "il n'a pas notre grâce".
Les conséquences de cette perte de faveur sont détaillées dans l'article 29. Pour retrouver le sens du texte original, nous avons traduit par "perdre notre grâce".
9. Traduction latine (AA1/2) : "Nullus aliquem burgensem extraneum debet compellere ad proesentandum se in dictum oppidum, vel ad residendum ibidem (...) vel domini quibus ad serviendum foret obligatus si non foret burgensis in dicto oppido."
10. "il mectre co..ent" : le 3ème mot ressemble à "couvent", mais cette proposition est absente de l'original et de la copie latine. Nous l'avons donc omise dans notre traduction.
11. D'après la traduction de G. Bischoff, BSBE.
12. Cette promesse ne fut pas toujours respectée.
14. Année : 1358 ; l'indiction n'apporte aucune information complémentaire : elle résulte du calcul suivant : (1358 + 2) mod 15 +1 = 11.
Date : il règne une certaine confusion : 2 juillet ou 21 juin ??
Dans ses notes (n°12), J. Joachim a transcrit une copie de 1716 (donc 3 ans avant la copie latine) d'une traduction de la ratification. Cette dernière est du même auteur, et à la même date que la version latine du AA1/2 que nous étudions dans cette annexe.
Or, cette copie, que Joachim déclare "ne pas avoir retrouvée aux archives", donne pour l'original la date du "11ème des calendes de juillet", au lieu du "2ème". Cette divergence pourrait résulter de la confusion entre II et 11.
Mais, par ailleurs, le document est intitulé du "1358, 21 juin". En l'absence de pièce plus authentique, nous ne tranchons pas.